• Marwen Belkhiria

Schopenhauer sur l’architecture

J’ai découvert Arthur Schopenhauer voilà 10 ans. Depuis, tout ou presque a changé.


Philosophe Allemand du 19ème siècle, sa philosophie est inspirée de celles de Platon, d'Emmanuel Kant et des textes sacrés Indiens. Toute sa vie, il professa une seule vérité : le monde, en soi, n’est qu’une volonté aveugle sans but, sans commencement et sans fin. Ce que nous en apercevons, dans le temps et l’espace, n’en est qu'une représentation soumise à ces formes de notre intellect.


Voici, prélevés dans son livre essentiel “Le Monde comme Volonté et comme Représentation”, des fragments de ce que cet esprit clairvoyant pensait de l’Architecture.

Je laisse au lecteur, architecte ou non, le plaisir de découvrir la pensée limpide et puissante de ce philosophe, et son écriture toute aussi limpide, mêlant la puissance et la froideur d’un raisonnement serein à la poétique du regard et du verbe. Schopenhauer évoque tout: le matériau, la forme et la fonction, la lumière, mais ouvre en même temps un champ formidable de recherches, sur la place de l’architecture parmi les arts, sur son rapport à son concept fondamental de Volonté... Et bien qu’on apprenne avec lui que l’architecture occupe un rang inférieur parmi les arts, ce qui devrait calmer la prétention de certains architectes, pour ma part le plaisir et l’admiration envers ce  grand esprit restent intacts. Nietzsche avait raison, Schopenhauer est éducateur.


« Si nous considérons l’architecture exclusivement comme l’un des beaux-arts, en faisant abstraction de sa fin utilitaire qui l’asservit à la volonté et non à la pure connaissance, par où l’architecture n’est donc plus de l’art selon notre définition, alors nous ne pouvons lui attribuer aucune autre intention que celle de rendre perceptibles et évidentes quelques-unes de ces Idées qui sont les degrés les plus bas de l’objectité de la volonté, à savoir la pesanteur, la cohésion, la rigidité, la dureté, ces propriétés universelles de la pierre, ces caractères visibles les plus primitifs, les plus simples et les plus aveugles de la volonté, les basses fondamentales de la nature, et à côté de ceux-ci la lumière qui, sous de nombreux aspects, en est le contraire. »


« La position, la taille et la forme de chaque partie doivent se rapporter de manière tellement nécessaire à l’ensemble que si on en retirait une partie quelconque, le tout devrait s’effondrer. C’est seulement quand chaque partie supporte ce qui est proportionné à sa capacité, quand chaque partie est soutenue exactement là où elle doit l’être et autant qu’elle doit l’être, selon sa nécessité propre, que cette lutte conflictuelle entre rigidité et pesanteur, constitutive de la vie et des manifestations de la volonté inhérente à la pierre, peut se déployer jusqu’à la visibilité la plus parfaite, révélant ainsi dans toute leur évidence ces degrés inférieurs de l’objectité de la volonté. »


« D’après ce qui vient d’être dit, il est tout à fait nécessaire, pour la compréhension et la jouissance esthétique d’une œuvre architecturale, de posséder une connaissance immédiate, intuitive de son matériau ainsi que du poids, de la rigidité et de la cohésion de celui-ci. Le plaisir suscité par cette œuvre se trouverait subitement et fortement amoindri si nous apprenions que son matériau de construction est la pierre de ponce: nous aurions l’impression qu’elle est une sorte de faux édifice ».


« Et tout comme la musique, l’architecture n’est aucunement un art imitatif, bien qu’on ait pu considérer à tort que tous deux le sont. »


« Il suit de la déduction, de l’élément purement esthétique de l’architecture à partir des degrés les plus bas de l’objectivation de la volonté, ou de la nature, dont elle entend porter à une claire intuition les Idées, que son thème unique et durable est le support et la charge, et sa loi fondamentale, qu’aucune charge ne peut exister sans support suffisant, et aucun support sans charge appropriée, le rapport entre les deux étant précisément ce qui convient. L’exécution la plus pure de ce thème est la colonne et l’entablement, raison pour laquelle l’ordre des colonnes est devenu pour ainsi dire la basse générale de l’architecture tout entière. »


« Les œuvres architecturales ont également un rapport tout à fait spécifique à la lumière: elles sont deux fois plus belles sous les rayons du soleil, avec un ciel bleu en arrière-plan, et elles produisent un effet encore tout différent au clair de lune. Ainsi, lorsqu’on érige une belle œuvre architecturale, on accordera toujours une attention particulière à l’effet de la lumière et à l’orientation. La raison principale en est qu’une lumière forte et tranchante permet de rendre visibles toutes les partie et leur rapport.  Je suis d’ailleurs d’avis que l’architecture est destinée à révéler la pesanteur et la rigidité en même temps que l’essence de la lumière qui s’y oppose totalement. La lumière, captée, entravée, réfléchie par ces grandes masses opaques aux limites franches et aux formes diverses, développe ainsi sa nature et ses propriétés avec d’autant plus de pureté et d’évidence, pour le plus grand plaisir du spectateur, puisque la lumière est la chose la plus réjouissante qui soit, en tant que condition et corrélat objectif du mode le plus parfait de la connaissance intuitive. »


« Les œuvres architecturales, au contraire des autres œuvres artistiques, ne sont que très rarement érigées à des fins purement esthétiques, celles-ci étant bien plutôt subordonnées à d’autres fins extérieures à l’art et purement utilitaires. Le grand mérite de l’architecte consistera dès lors à imposer et à réaliser les fins esthétiques en dépit de leur subordination à des fins étrangères, en les adaptant, de manière adroite et diverse, à la fin arbitraire de chaque situation, et en appréciant correctement si telle beauté esthétique et architectonique peut se concilier et s’unir avec un temple, telle autre avec un palais, telle autre encore avec un arsenal, etc. Un climat rude qui multiplie les exigences du besoin et de l’utilité, en les rendant plus rigides et impérieuses, restreindra d’autant plus l’espace de jeu du beau dans l’architecture. »


« S’il est vrai, comme je l’ai montré plus haut en passant, que l’architecture ne doit aucunement imiter les formes de la nature, tels des troncs d’arbres, voire des figures humaines, elle n’en doit pas moins créer dans l’esprit de la nature, notamment en faisant sienne la loi selon laquelle “la nature ne fait rien en vain ni de superflu et, dans toutes ses opérations, suit toujours le chemin le plus commode”; elle évite par conséquent tout ce qui est, même en apparence, inutile, et réalise à chaque fois son intention, que celle-ci soit purement architectonique, c’est-à-dire relative à la construction, ou relatives à des fins utiles, par le chemin le plus court et le plus naturel, manifestant ainsi cette intention dans toute son évidence dans l’œuvre elle-même. »



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